Une approche systémique et transversale

mardi 25 juin 2019

Interview de Bruno Renders, Administrateur Directeur Général Du CDEC

L’urban farming fait le pont entre plusieurs secteurs d’activité, au premier rang desquels l’agriculture et la construction. Les bâtiments, connectés à des installations maraîchères 4.0 au sein de villes intelligentes, présentent un potentiel d’énergie valorisable dans le cadre de processus de production circulaires.

Pourquoi le secteur de la construction s’intéresse-t-il à l’urban farming (UF) ?

D’une part, parce que le pays a une typologie particulière en termes de taille et de surfaces bâties. D’autre part, parce que les flux énergétiques ou environnementaux issus de l’infrastructure constituent un potentiel important, ce que nous appelons l’urban farming 4.0, par analogie avec l’industrie 4.0.

L’UF est, par ailleurs, un sujet extrêmement fédérateur, quel que soit le secteur dont on provient, qu’il soit public ou privé, car il touche à l’un de nos besoins vitaux qui est de se nourrir, et les citoyens ont un regard éclairé sur le fait qu’il est incohérent de construire des maisons passives, d’un côté, pendant que, de l’autre, on importe la quasi-totalité des fruits et légumes que l’on consomme.

Un autre caractère fort de l’UF est qu’il s’inscrit dans une approche holistique, systémique, par définition transversale. Il impacte donc plusieurs secteurs économiques.

Comment s’opère le lien avec le bâtiment et la ville intelligents ?

Les bâtiments présentent un potentiel d’énergie valorisable pour peu qu’ils soient connectés à des implantations d’UF 4.0 au cœur de smart cities. C’est tout le sens du smart mapping qui sera mis en place dans le cadre de cette stratégie. Il s’agit d’un outil cartographique d’aide à la décision qui permet d’identifier, sur le géoportail, des zones au sol ou sur des bâtiments pouvant se prêter à différentes typologies de projet en tenant compte de critères comme l’ensoleillement, les toitures plates, la pollution du sol. Une serre connectée à un bâtiment n’a pas seulement une vocation nourricière, mais joue également un rôle dans l’efficacité énergétique des bâtiments et dans la captation et la transformation du CO2, dans une véritable symbiose éco-industrielle.

Quels sont les constats au départ de la stratégie nationale ?

D’abord, 96 % des légumes feuilles et des fruits que nous consommons proviennent de l’étranger, en majorité de Belgique et de France. Ces faits indiquent que nous sommes dépendants, mais que nous le sommes inutilement, les conditions climatiques de ces pays étant les mêmes que les nôtres.

Ensuite, les principes de l’économie linéaire, la dictature des prix les plus bas, font que nous avons perdu en autosuffisance au profit d’une importation massive. Derrière ce constat se cachent des problèmes environnementaux (la pollution liée aux transports), sociaux (des emplois localisés à l’étranger et non au Luxembourg) et économiques (l’argent exporté pour importer des légumes est une masse du PIB qui sort du pays). L’accord de coalition prévoit de placer l’économie circulaire au cœur de notre économie. L’UF s’intègre parfaitement dans ce cadre, car c’est une forme de circularité que de produire des fruits et légumes pour une consommation locale et en recyclant les flux issus d’un processus industriel ou du fonctionnement d’un bâtiment.

Comment l’équipe projet a-t-elle procédé pour établir une définition commune de l’urban farming ?

Nous avons d’abord évalué le potentiel d’adhésion de la population. Nous avons ensuite analysé les réglementations actuelles en matière d’agriculture, de construction, d’énergie, de climat et d’aménagement du territoire, les possibilités de financement et fait un état des lieux de ce qui existe en matière de compétences et de formation. À partir de là, nous avons formulé une série de propositions pour implémenter cette stratégie de manière efficace et ciblée.

Quels obstacles et leviers ont été identifiés ?

Ce travail a permis de révéler que beaucoup de choses sont implicitement possibles. Avec un peu de bonne volonté et de flexibilité intellectuelle et administrative, les textes réglementaires peuvent être interprétés en y intégrant l’agriculture urbaine. Au niveau financier, il n’existe actuellement pas d’incitants qui permettent de soutenir directement des projets d’urban farming, mais nous allons recommander une série de pistes innovantes (aides directes, aides fiscales, aides à l’achat de produits spécifiques) pour que soit mis en place un cadre qui pourrait aller jusqu’à valoriser la collecte de CO2 ou l’utilisation de l’énergie émise par un processus industriel ou un bâtiment. Ces dernières années, le Luxembourg s’est clairement positionné comme la plateforme de la finance durable aux niveaux européen et mondial. Le fait de nous doter d’une stratégie nationale permet d’imaginer des outils dédiés au financement de projets d’économie circulaire, donc de projets d’UF, et de développer une expertise exportable. Dans le domaine de la formation, il y a déjà une offre, mais elle est plutôt orientée vers le grand public qui est réceptif à la thématique et ne demande qu’à s’impliquer dans des projets collaboratifs.

En revanche, certains éléments sont explicitement contradictoires. L’agriculture est régie par des règles qui lui sont propres, et notamment par la politique agricole commune (PAC). Celle-ci est fondée sur une agriculture rurale qui exploite le sol. De même, le statut d’agriculteur requiert une certaine surface d’exploitation, une certaine exclusivité de production et un certain volume d’affaires. Tout ceci est incompatible avec les projets d’UF qui sont souvent de taille réduite et basés sur des modes de culture hors-sol. En 2020-21, la PAC doit être révisée et c’est peut-être le moment où un pays comme le Luxembourg, qui s’est doté d’une stratégie et a identifié des constats, pourra formuler des recommandations intelligentes.

C’est la combinaison entre une stratégie, un cadre réglementaire et des projets concrets qui va démontrer une véritable expertise émergente sur le sujet au Luxembourg. Pour que les citoyens se rendent compte que la stratégie est réaliste, il faut que des projets pilotes de tailles diverses voient le jour au Luxembourg et que des porteurs de projets se fassent connaître. Des réflexions sont en cours avec les maîtres d’ouvrage pour des projets sur des ensembles résidentiels, des ensembles mixtes, des quartiers emblématiques, dont un sur le toit de l’IFSB, à Bettembourg, qui est en phase d’étude.

Mélanie Trélat
Article tiré du NEOMAG #22
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